La bienvenue à Nadia Price, notre nouvelle collaboratrice
Originaire du nord-est de la France (Alsace), Nadia développa une oreille et un intérêt pour les langues depuis son plus jeune âge. Passionnée par les langues étrangères, elle commença à voyager depuis l’âge de 12 ans à l’étranger. Ce sont ses séjours prolongés en tant que jeune fille au pair en Angleterre et aux États-Unis, qui lui permirent de devenir bilingue français-anglais.Après avoir étudié à l’université Marc Bloch (filière L.E.A. en anglais/ allemand) à Strasbourg pendant 2 années, elle retourna en Caroline du Sud pour suivre son mari, et commença à travailler pour une agence de traduction en tant que coordinatrice de projets.
Elle évolua ensuite vers un rôle de gestionnaire des projets et ventes. Après 6 années dans le domaine de la traduction, elle eut l’occasion de faire un petit hiatus pour développer et commercialiser la collection de Gary Player, un grand nom du golf.
Elle fréquente à nouveau son premier amour depuis 2010, dans son rôle d’interprète téléphonique et de traductrice-pigiste de l’anglais vers le français. Elle suit en parallèle des cours à distance par l’université de New York, dans le but d’obtenir le Certificat professionnel de traducteur en 2013.
Pendant son temps libre, elle s’adonne à la marche en montagne, l’équitation, les rencontres entre amis ou par les organisations internationales locales, et à son blog (voir lemotdubonjour.com). Avec son mari, elle aime bien aussi recevoir par la chambre d’hôtes de son chalet dans les Appalaches, et confectionner des petits plats ou desserts français (enfin surtout alsaciens quand même…).
Des appels au secours, des voix à la rescousse,
par Nadia Price
source : iStockphoto source : RCF
« Thanks for calling XYZ company, for English, press 1; para español, oprima el 2 ; pour le français, appuyez sur le 3… » Si vous habitez dans un pays principalement anglophone comme les États-Unis, le Canada ou le Royaume-Uni, vous avez sans doute déjà entendu ce genre de message quand vous appelez votre banque, le service d’assistance technique de votre ordinateur, ou le service aux consommateurs de pratiquement n’importe quelle grande marque.
On est alors soulagé de pouvoir exprimer sa demande dans sa langue maternelle, et parfois déçu quand on se rend compte qu’il va falloir le faire par un(e) interprète en consécutif, et ça prendra donc deux fois plus longtemps…
Découvrons aujourd’hui quelles sont ces « voix », qui interviennent en plein malentendu comme une bouée de secours dans une tempête linguistique. Comment se fait-il qu’il soit possible d’entendre ces mêmes voix dans des milieux aussi différents qu’un appel d’urgence et une commande de lentilles de contact, ou bien pour une demande de solde bancaire et pour une consultation médicale par le haut-parleur du téléphone de la salle d’examen ? Qui sont-elles, ces voix anonymes et même secrètes, omniprésentes, voire omnipotentes, parce qu’elles sont partout, elles entendent tout, elles savent tout et elles sont dans l’ombre de toutes sortes d’opérations financières, médicales, juridiques et technologiques ?
Rassurez-vous, malgré le ton un peu dramatique de mon introduction, il ne s’agit pas ici d’exposer une sorte de complot. Mais parlons plutôt de cette branche un peu unique dans le milieu de l’interprétation. Le service d’interprétation téléphonique existe depuis de nombreuses années : depuis 1973 en Australie et depuis 1981/82 aux États-Unis, quand un policier de San José, Californie, forme la première société d’interprétation téléphonique du pays avec un étudiant de l’institut de langues de Monterrey pour répondre aux besoins d’une communauté de réfugiés vietnamienne. Cette société, aujourd’hui connue sous le nom de "Language Line Services" (anciennement AT&T), emploierait actuellement autour de 5000 interprètes et membres du personnel administratifs globalement, pour répondre à 40 millions d’appels par an. Apparemment, de nombreuses agences de traduction et interprétariat qui n’ont pas l’infrastructure technologique pour pouvoir mettre en relation le client avec l’interprète de manière instantanée passent des contrats avec les quelques agences spécialisées dans l’interprétation par téléphone dans le monde, pour pouvoir répondre aux exigences de leurs clients.
Après un aperçu global sur cette filière professionnelle parfois méconnue (je reçois beaucoup de questions quand j’explique ce que je fais, on me croit presque sortie d’un épisode de Star Trek…), cap sur les « voix ». Les interprètes téléphoniques sont recrutés avec peu d’expérience en matière d’interprétation. La condition principale est d’être parfaitement bilingue, avec un accent neutre et fluide dans les deux langues, et d’avoir une ligne téléphonique fixe. Ce manque d’exigences est dû au fait que malheureusement, les interprètes téléphoniques se retrouvent tout au bas de l’échelle dans la profession, et travaillent pour les « Wal-Mart » de l’industrie. La concurrence est féroce, les tarifs à la minute cassés, et donc l’interprète se retrouve avec très peu d’avantages au niveau de son emploi et un salaire minimum, au nom de l’éternel slogan « Oui, mais… vous travaillez à domicile, en pyjamas si vous voulez ! ».
NIcole Kidman : "The Interpreter" Nadia Price
Source: cinemovies.fr
Et pourtant, les facultés d’interprète requises pour donner une performance digne de ce nom ne sont pas moindres. Certes, ce n’est pas de l’interprétation simultanée (je dis « God bless simultaneous interpreters ! », je vous admire, chapeau !), mais c’est au même niveau que toute interprétation consécutive. C’est même plus difficile parfois parce que, cachée derrière mon téléphone, je n’ai aucune communication visuelle et il me manque les mouvements de la bouche, l’expression corporelle et souvent, la qualité du son est très mauvaise. De plus, l’aspect instantané de chaque appel, un après l’autre, 8 heures par jour, ne permet pas de se préparer à une audience juridique ou un dépannage à distance pour des ingénieurs informatiques. Heureusement que beaucoup d’appels se répètent et qu’on interprète souvent pour les mêmes banques, les mêmes sociétés de produits de grande consommation et le même genre de visites médicales.
Mais quand on me sort une « divulgation légale » lue par le représentant paragraphe par paragraphe, et on s’attend à ce que l’interprète « recrache » le tout en mot à mot instantanément, je proteste ! « Une phrase ou deux à la fois s’il vous plaît… » Et dire qu’on demande normalement à un traducteur spécialisé dans le juridique de traduire ces décharges de responsabilités, et que ça prend du temps et que ça se soigne, messieurs/dames... Enfin, cet article n’est pas un coup de gueule, alors je vous propose quelques exemples, de situations intéressantes auxquelles j’ai fait face pendant ma première année dans le métier :
Quelques situations de qui pro quo:
- Pendant une consultation chez un dermatologue, la patiente avait un accent un peu difficile à comprendre et le français n’étant pas sa langue maternelle, elle peinait parfois à s’exprimer. Le docteur ne comprenait bien sûr pas cette difficulté, et quand la patiente me dit : « Sur la face », mais prononcé « fesse » (nous en parlions juste avant…), et que ce fût bien sûr interprété par « On the butt », le médecin s’exclama : « Interpreter !? She is pointing at her forehead?? ».
- Si souvent, mon interlocuteur anglophone, à la grande surprise de mon interlocuteur québécois qui comprend quand même un minimum d’anglais en général, demande : « In which providence do you live ? ». Je ne sais ce que la providence nous envoie, peut-être de la neige à Noël ?
- Une deuxième expression du manque de connaissances géographiques de mes interlocuteurs anglophones, c’est quand ils demandent : « Is that a country ? ». En général, je leur sauve la face, et je sors de l’ombre en donnant une petite note culturelle d’interprète. Mais une fois, je n’ai pas eu le temps de le faire, et mon pauvre interlocuteur africain de s’exclamer, fâché : « What do you mean, “Is that a country” ? Are you making fun of my country?? ».
- « Bonjour, merci d’avoir patienté en ligne. Je serai l’interprète pour cet appel. Comment pouvons-nous vous assister ? »… Réponse : « Parlez-vous français ? ».
Je dis : « Oui, oui, monsieur, je serai l’interprète entre vous et le représentant anglophone qui est en ligne avec nous. » Mais je pense : « Non, Chinois… »
Quelques mystères :
- Je me demande comment il se fait que les voyelles soient tellement plus difficiles à comprendre que les consonnes en français, peut-être à cause des différents accents. Parfois, on patauge, même quand on essaie d’épeler un nom phonétiquement, si la personne est illettrée, on ne s’en sort pas…
- Apparemment, le cerveau d’une personne bilingue forme des réseaux neuronaux séparés pour les deux langues, avec une connectivité impressionnante et toutes sortes d’algorithmes. Peut-être de ce fait, il est difficile de comprendre le « franglais » quand on ne s’y attend pas.
Par exemple, l’autre jour, mon interlocutrice francophone me dit : « Oui, des jumeaux girls », mais par le téléphone et avec la prononciation (et comme elle avait uniquement parlé en français jusque-là), j’ai entendu : « Oui, des jumeaux gars ». Ça met quand même dans l’embarras quand on se retrouve à donner l’antonyme du terme voulu…
- Pourquoi « quatre » et « sept » se ressemblent-ils avec une mauvaise réception téléphonique ? J’ai confirmé ce problème avec d’autres interprètes, et il m’arrive que mes interlocuteurs comprennent « quatre » quand je leur dis « sept ». Étonnant !?
Quelques découvertes :
- Un « Bachelor’s degree » au Canada, c’est un « baccalauréat », contrairement au système scolaire français dans lequel ce dernier correspond à « High school graduation/A-levels ».
- Au Québec, par souci de préservation de la langue française, on évite souvent plus les anglicismes qu’en France, donc un « ferry », se dit un « traversier » par exemple.
Quelques compliments :
- Un interlocuteur francophone : « The interpreter said exactly what I said word-for-word, she is amazing ! »
- Une cliente irlandaise : « You pronounce English in a way I can actually understand my interpreter ! »
- Un interlocuteur francophone africain : « Vous parlez le français académique, c’est vraiment agréable ! »
- Et souvent : « Thank you, interpreter ! I could not have done it without you! » ; « Mais vous parlez français comme une Française, c’est impressionnant pour une Américaine !? » ; « Thank you for helping me assist my customer so efficiently ! »
Je pense avoir oublié des exemples bien plus drôles, mais j’avoue qu’à force d’utiliser ma mémoire immédiate, ma mémoire à long terme me fait défaut… En tout cas, je pense bénéficier d’une occasion unique d’aider les gens de tous horizons à se faire comprendre, à se faire entendre, mais surtout à se faire écouter !


Témoignage aussi intéressant qu'amusant sur un aspect du métier d'interprète qui est encore rare en Europe, mais qui se répandra peut-être un jour.
Le quiproquo au sujet de "face" me rappelle qu'à l'époque où nous dictions nos textes sur bandes magnétiques, le terme fèces, couramment employé dans la langue médicale, nous revenait invariablement sous la forme de "fesses"!Donc, même en milieu franco-français... En tout cas, bravo Nadia!
Rédigé par : Jean Leclercq | 18/02/2012 à 07:37
Article très intéressant et non dépourvu d'humour.
Dans ce registre, notre professeur de religion nous a un jour relaté une anecdote qui se passait en Wallonie, où le i se prononce parfois è.
Un rabbin de sa connaissance, accompagné de deux jeunes garçons, lui a dit un jour : "Bonjour monsieur l'abbé. Je vous présente mes deux fesses." Comprendre "fils" évidemment.
Rédigé par : Meertens | 19/02/2012 à 01:30
Merci Jean ! Je suis aussi surprise que ce genre de service soit si peu répandu dans un continent qui pourrait pourtant vraiment en bénéficier… Surprenant, ce quiproquo entre « fèce » et « fesse » ! Mais ça peut en effet porter à confusion pour la transcription si on ne fait pas attention.
Merci aussi à vous, René, pour votre commentaire et note d’humour ! Je ne connaissais pas cette différence de prononciation en Wallonie, j’ai seulement visité le coin de Gent en Belgique… Je viens de faire l’acquisition de la version 2010 de votre Guide de la traduction : très utile, je m’en sers déjà !
Je vous souhaite une bonne semaine !
Rédigé par : Lemotdubonjour | 19/02/2012 à 12:38