La bienvenue à notre nouvelle contributrice, Carole Josserand.
Née à Lyon, elle a grandi dans un environnement bilingue
anglais/français. Après avoir réussi l'option internationale du
baccalauréat scientifique, elle est partie faire ses études en Angleterre
où elle a effectué une Licence de langues (italien, allemand et russe), à
l'Université de Birmingham. Quatre ans plus tard, Carole s'est installée à
Londres pour suivre un Master en Traduction et Interprétation à
l'Université de Westminster.
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Turquie : « 2 traducteurs et leurs maisons d’édition poursuivis en justice » ;
Irak : « 261 traducteurs tués en 2006 » ;
Afghanistan : « Les Talibans tuent quatre interprètes afghans ».
« Ils nous tueront, ils nous exécuteront, car ils n’aiment pas que des Afghans comme nous travaillent avec les Américains. », dit un interprète de la compagnie 1-12 Bravo dénommé Samim à propos des Talibans, « Ils pensent que nous sommes des espions. Mais nous travaillons uniquement pour soutenir nos familles [1] : les interprètes recrutés en temps de guerre courent des dangers majeurs comme les journalistes sur le terrain. Ils sont assimilés à un danger, des traitres.
La liste ne s’arrête pas là…
Il faut se souvenir que déjà pendant la Renaissance et notamment lors des grandes découvertes, les interprètes « embauchés » pour communiquer avec les populations étaient des indigènes kidnappés par les colons, et forcés d’apprendre la culture et la langue des conquérants : des esclaves devenus polyglottes.
Chez les Indiens d’Amérique, c’est un tout autre scénario, mais tout aussi dramatique : les êtres bilingues se voyaient contraints de faire charqui de leurs propres langues, c’est-à-dire de les couper en lamelles et de les faire sécher au soleil avant de les manger [2]. Une punition cruelle pour des êtres hors du commun et mal compris.
De nos jours, bien que les choses aient changé, le danger menace toujours les traducteurs-interprètes. Comme cité ci-dessus, en Turquie, deux maisons d’édition ainsi que deux traducteurs ont été poursuivis en justice. Leur crime : avoir contribué d’une manière ou d’une autre à la traduction de deux romans américains [3] , jugés obscènes. Leur chef d’accusation : violation de l’article 226 du Code Pénal turc sur la distribution de livres non conformes aux normes morales, pouvant blesser autrui et susciter un désir sexuel.
Qu’ils aient été commis il y a des décennies ou hier, tous sont des cas évidents de persécution de traducteurs et interprètes. Comment peut-on expliquer l’attitude de certains envers ce corps de métier ? Peut-on réellement parler de « persécution » et pourra-t-on un jour y mettre fin ? Pour répondre à ces questions, il est avant tout nécessaire d’aborder la nature de la fonction du traducteur-interprète.
Le métier de traducteur-interprète est très délicat puisqu’il oblige à se trouver constamment entre deux cultures, deux langues, deux clients, et donc deux contraintes.
Or, est-il possible d’appartenir à deux cultures, d’embrasser deux langues sans en trahir une ? Telle est l’éternelle question à laquelle se heurtent les linguistes. De par leur connaissance de multiples langues et cultures et de par leur fonction, ces professionnels sont appelés à partager des informations confidentielles ou secrètes. De ce fait, le traducteur-interprète est souvent considéré justement ou injustement comme dangereux. En effet, il peut trahir le secret qui lui a été indirectement confié, voire même délibérément ou pas, mal le traduire. Il occupe une position de pouvoir : il est le seul maillon de la chaîne de communication à pouvoir confortablement naviguer d’une langue à l’autre. Bien qu’il se doive de rester impartial, il a le pouvoir d’influer la communication à l’avantage de l’une ou l’autre des parties, s’il le souhaite. De plus, il est clair que l’inconnu effraye l’Homme. Ainsi la lacune linguistique des parties concernées les incite à se méfier du médiateur, censé posséder une parfaite maîtrise de deux langues, et qui se retrouve par conséquent en position de domination.
Dans le même registre, la fonction du traducteur-interprète, qui est de véhiculer un message d’une personne A à une personne B, le place inéluctablement dans la position du « messager ». Il peut alors se produire un renversement de pouvoir où le pouvoir que possédait le linguiste devient limité, d’une part par le pouvoir de celui qui le paie (le client) car il se doit de respecter les consignes et contraintes posées, et d’autre part par le texte original de l’auteur et toutes les nuances qu’il implique. En adoptant un « double je », le traducteur se dédouble pour mieux épouser les deux cultures et faciliter la communication entre les deux camps tout en s’effaçant au maximum. C’est alors qu’il devient le « messager » aux yeux des deux parties. Ironique, puisque l’essence même de sa formation est de s’effacer pour ne pas entraver la discussion, notamment en interprétation de liaison où il est indispensable que l’interprète ne devienne qu’une voix qui permette aux parties de se comprendre. On lui apprend à ne devenir qu’une voix, une voix qui peut faire tant, mais qui, d’une manière, contribue à réduire l’être humain qu’est l’interprète à un simple outil de communication.
En ce qui concerne le traducteur, un phénomène similaire se produit. En effet, sa situation a grandement évolué au fil des ans : aujourd’hui, le traducteur travaille le plus souvent à domicile en indépendant, ou freelance comme on dit de nos jours. Il lui est de plus en plus coutumier de fonctionner par courriel et de moins en moins par téléphone. Ainsi, il est facile d’oublier que derrière un écran se cache un être humain. Le client s’imagine que, tels les logiciels de traduction automatique, les traducteurs sont des machines pouvant à toute heure du jour ou de la nuit fournir la traduction d’un texte. Il devient esclave de son propre statut, déshumanisé, et par conséquent, il devient exploitable, tel un outil que l’on peut utiliser à tout moment. Le traducteur peut difficilement refuser l’offre de travail et se voit souvent contraint par des délais irraisonnables. C’est ainsi que le pouvoir du traducteur est renversé au profit du client en raison de la maltraitance qu’il subit.
Par ailleurs, un autre problème est que peu de traducteurs sont reconnus comme « artistes » ou co-auteurs à part entière. En effet, à l’exception des ouvrages littéraires, il est très rare que les traducteurs soient cités dans un ouvrage, que ce soit une notice d’utilisation, un texte scientifique ou académique etc. De plus, peu de traducteurs se voient invités à la radio ou à la télévision pour discuter d’une œuvre d’un auteur étranger alors qu’ils en sont souvent les meilleurs connaisseurs [4]. Encore une fois, le traducteur, de la même façon que l’interprète dans sa cabine, reste inconnu du public, des lecteurs, des auditeurs. Il n’est que la voix retranscrivant un message : le messager. Il est même commun de dire « ce livre a été mal traduit », « l’interprétation n’est pas juste ». Or souvent, le problème vient de l’auteur du message qui n’est pas forcément clair, mais il est plus simple et moins « dangereux » de faire porter le chapeau au linguiste, au messager, comme en témoigne si justement l’expression anglo-saxonne shooting the messenger : éliminons le messager porteur de mauvaises nouvelles, souvent douloureuses à entendre. Il est plus facile de faire abstraction de ces mauvaises nouvelles en supprimant la source immédiate (le messager) plutôt que d’y faire face.
Pour conclure, dans la grande majorité des cas, je ne pense pas qu’il soit possible de parler de « persécution » à proprement dit, mais plutôt d’infortune. Une infortune qui naît de la fonction même de ces professionnels et de l’environnement dans lequel elle s’exerce. Ils sont victimes de leur sens du devoir, et du pouvoir que leur confère leur travail, qui peut se renverser en faveur du client tout en suscitant la méfiance des parties. Leur statut les rend « exploitables », de la même façon que l’est un outil, un outil de communication, voire une machine à langues. Cette infortune s’allège dans un état de haut niveau de démocratie et s’aggrave avec la guerre, le totalitarisme et l’intolérance religieuse.
BIBLIOGRAPHIE :
- Kaufmann, Francine (2006) "L'interprète serviteur de plusieurs maîtres ?", dans : Wolf, Michaela (ed.) Übersetzen-Translating-Traduire: Towards a "Social Turn"? Münster-Wien-London: LIT, 187-197.
Sources électroniques :
- Beuve-Méry, Alain (2011), Pierre Assouline plaide pour que le traducteur obtienne un statut de co-auteur Le Monde. (25 juin 2012).
- Conseil Européen des Associations de Traducteurs Littéraires. (2011) Two more court cases against Turkish translators and publishers of foreign novels, [25 juin 2012].
- Gilbert, Ben (2010), Voice of America in Afghanistan Global Post. (4 août. 2012).
- Lavoie, Caroline (2012), Le traducteur comme résistant (4 août 2012).
- Luccarelli, Luigi (2011), Language in the news [En ligne]. (4 août 2012).
- Van Hoof, Henri (1996), De l’identité des interprètes au cours des siècles (1 juillet 2012).
[1] Gilbert, Ben (2010), Voice of America in Afghanistan , Global Post. (4 août 2012).
[2] Kaufmann, Francine (2006) "L'interprète serviteur de plusieurs maîtres ?", dans : Wolf, Michaela (ed.) Übersetzen-Translating-Traduire: Towards a "Social Turn"? Münster-Wien-London: LIT, 184
[3] Conseil Européen des Associations de Traducteurs Littéraires. (2011) Two more court cases against Turkish translators and publishers of foreign novels, [25 juin 2012].
[4] Beuve-Méry, Alain (2011), Pierre Assouline plaide pour que le traducteur obtienne un statut de co-auteur , Le Monde. (25 juin 2012).


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