Nous sommes heureux d’accueillir notre nouvelle collaboratrice, Françoise Massardier-Kenney, professeur de français à la Kent State University (en Ohio), où elle a enseigné et dirigé l’Institute for Applied Linguistics pendant de nombreuses années et co-dirigé la Global Understanding Research Initiative. Françoise a entamé ses études à Besançon (Lettres Supérieures et licence) avant d’obtenir un doctorat en anglais à Kent State. Elle est l’auteur de nombreux articles de traductologie et portant sur la littérature du XIXème siècle, ainsi que de traductions en anglais dont l’ouvrage de Antoine Berman, « Pour une critique des traductions », et récemment de l’adaptation et sous-titres du film de Henry Colomer, « Des Voix dans le Chœur : éloge des traducteurs ».* Francoise a été notre linguiste du mois de 2015.
Quand on m’a demandé de rédiger un article pour « Le mot juste », j’ai hésité car mes activités traduction et recherche ne me laissaient guère de temps pour réfléchir à d’autres sujets. Cela dit, dans mes lectures en français (presse quotidienne) ou émissions et entretiens sur des sujets divers lors d’émissions de radio (France Inter, France culture, etc.), ainsi que dans les conversations avec des amis ou parents, je n’avais pu m’empêcher de remarquer l’influx accéléré de nouveaux anglicismes dans toutes sortes de contexte (en politique, musique, affaires-pardon « business », science, ou média). Ces termes récents allant de l’utilisation de termes comme « stopper » au lieu d’arrêter, « un check point » pour poste de contrôle, « drastique » pour vouloir dire énergique (ce qui est ironique car en français drastique s’utilisait comme synonyme de draconien pour l’action de médicaments tels qu’un purgatif), être en charge de pour « être chargé de », un boss, suspecter, un podcast, un stand-up, un dealer, un burn-out, un loser, un think-tank, une série (pour feuilleton), un thriller (que sont devenus les policiers et les polars d’ antan?), un look, un scoop, un sponsor, le wokisme (vilain mouvement culturel venant des Etats-Unis), cash (qui bien sûr veut dire argent quand il est employé comme nom, mais par extension signifie franc--voire brutal-- quand on l’emploie comme adjectif (exemple : tu peux faire confiance à ce qu’elle dit. Elle est très cash), « ne me spoile pas la fin du film », etc. Ces emprunts montrent l’ascendance de l’anglais sur le français mais ne changent pas grand-chose à nos manières de penser, de sentir, et de faire.
Or il existe une exception. Depuis plusieurs années, je bute sur un problème de traduction au niveau personnel et après avoir consulté plusieurs francophones qui résident aux U.S.A. comme moi, je me suis aperçue que j’avais un sujet : les différences entre la façon d’exprimer son affection/amour/amitié aux États-Unis et en France et ce que cela peut révéler au niveau des habitudes de pensée dans ces deux cultures.
J’ai d’abord découvert la notion problématique de « Love » quand des ami/es/beaux-parents m’écrivaient et finissaient leur missive avec le mot « Love ». Le terme semblait excessif pour décrire les relations amicales qui nous liaient, d’autant plus que j’avais toujours réservé « I love you » ou « love » à un partenaire romantique. J’ai mis cela sur le compte de la différence culturelle entre le français, qui comme l’ont bien décrit les éminents spécialistes de stylistique comparée Vinay et Darbelnet, est porté vers la négation et la retenue (je ne dis pas non [traduction : j’accepte/yes, with pleasure], ce vin n’est « pas mauvais » [ce vin est bon/this wine is good], elle n’est pas bête [elle est intelligente/ she is quite smart) au contraire de l’anglais plus positif et emphatique.
Cependant, tout en étant consciente de ces différences et en dépit de mes efforts pour être plus positive dans mes appréciations (nourriture, devoirs d’étudiants, films, etc.), je n’ai jamais pu utiliser « love » à l’américaine. Je me souviens encore de mon inconfort quand une amie a dit à sa fille avant de raccrocher « love you ». Etais-je coincée et incapable d’exprimer mes sentiments ou avions-nous là un symptôme d’une différence culturelle ? J’ai donc procédé à un sondage informel et posé la question à une trentaine de personnes afin de répertorier les différentes significations de « love » et les façons de l’exprimer en français. La première chose que j’ai découvert est que les parents américains d’enfants petits ou adultes disent « love », « love you » régulièrement à leurs enfants et parfois à leurs amis. Par contre, quand on leur demande si leurs parents à eux avaient utilisé ces mêmes expressions à leur égard, la réponse est négative. Donc, ce serait un phénomène répandu mais assez récent aux États-Unis.
Les parents français résidant en France ou aux États-Unis que j’ai interviewés ne disent pas « je t’aime » à leurs enfants ou à leurs amis et ont un geste de recul quand on leur pose la question. Est-ce à dire que les Français sont moins affectueux que les Américains ? Et bien non. Si l’on répertorie ce qui remplace cette formule, on s’aperçoit qu’il existe un certain nombre d’expressions variées, ce qu’on appelle des modulations en traductologie, c’est-à-dire un changement de point de vue mais qui exprime le même contenu. D’abord le concept général et abstrait rendu par la formule « love » en anglais se traduit par des expressions qui expriment un geste concret et physique : « je t’embrasse », « je t’embrasse fort », « je vous embrasse bien fort », « bises, « grosses bises », « grosses, grosses bises », « bisous », « mille bisous », « à toi de cœur », « je vous embrasse de tout mon cœur ». J’imagine que si je finissais un email par « I kiss you hard », mon/ma destinataire aurait la même réaction d’étonnement que moi lorsque je lisais « love ». D’autre part, le sentiment d’amitié ou d’amour non-sexuel signalé par « love » s’exprime aussi par l’emploi d’adjectifs qui caractérisent le destinataire. Je ne dis pas à ma fille adulte que je l’aime, mais j’utilise des diminutifs que je suis seule à connaître. De même ma nièce utilise mon diminutif (connu seulement de membres de ma famille proches ou d’amis intimes) quand elle m’envoie des SMS. La valeur affective du diminutif réservé aux proches n’existe pas aux et lorsque on me demande si j’ai un « nickname » car mon prénom est trop long et difficile à prononcer, je réponds que non. Alors qu’en anglais les diminutifs sont utilisés par tout le monde, en français le surnom est souvent un moyen de distinguer les proches des non-proches. [1]
Enfin, le français qui se caractérise par des formules « d’étoffement », c’est-à-dire qui utilisent plus de mots que ne le feraient l’anglais, a recours à l’utilisation d’adjectifs qualificatifs ou possessifs pour exprimer un sentiment d’affection fort. Par exemple, on commencera un message par « Ma jolie, mon chéri, ma Mélanie, mon poussin, mon biquet, mon enfant chéri, ma maman chérie, mon petit papa », etc. dont la traduction littérale serait sans doute risible en anglais.
Tout cela pour dire que non seulement l’expression d’un sentiment qui semble universel varie selon les langues et les cultures mais qu’elle révèle aussi des différences au niveau conceptuel. Les analyses de l’ethnolinguiste James Underhill à propos des métaphores utilisées pour décrire l’amour « romantique » en français, anglais et tchèque et celles de la sociolinguiste Anna Wierzbicka pour les variations culturelles du concept de « friendship » (amitié) en anglais, russe et polonais, ont bien montré que même si nous utilisons les mêmes mots, ceux-ci ne recouvrent pas forcément les mêmes notions. D’où mon malaise initial en entendant « love ». J’en déduis qu’en anglais, « love » serait une catégorie fourre-tout et un mot servant à exprimer des sentiments variés pour différents types de relation s’étendant du plus au moins proche, alors que « je t’aime » est surtout réservé en français pour l’amour type eros selon la classification grecque ancienne (c’est-à-dire un amour mêlé d’attirance physique) et rarement pour la philia (forme vertueuse d’amour entre parents, amis, etc.) ou la storgé qui désigne surtout l’amour d’un père ou d’une mère pour son enfant ou la forte affection qui lie des parents ou amis, sans caractère sexuel. Donc le problème semblait réglé : en anglais, love, love you veut simplement dire « bises » ou « content de te voir ». Ainsi le film américain « Love you Bro », traduit en québécois par « J’t’aime mon homme » et qui décrit simplement l’amitié entre deux hommes hétérosexuels devrait se comprendre et se traduire par « T’es mon pote » ou « Potes ».
Cependant dans la culture populaire (émissions de radio et de télévision) et chez les jeunes, il apparait que les formules habituelles françaises qui expriment l’amour non-romantique se voient complétées par des calques directs venant de l’anglais modifiant l’expression et le concept français de « je t’aime ». Par exemple, lorsque j’ai demandé à une amie française (non-anglophone) si elle utilisait « je t’aime » elle a reconnu le dire à ses petites filles de 12 et 14 ans. Quand je lui ai demandé des détails, elle m’a indiqué que c’était en réponse à ce que les petites filles lui disaient. Mais elle n’utilise jamais la formule avec sa fille adulte car cela ne lui semblerait pas naturel. De même ma nièce adulte qui a vécu trois ans à New York n’hésite pas à dire « je t’aime » à ses parents ou amis proches sans doute parce qu’elle l’a entendu dire autour d’elle et sur les réseaux sociaux.
Pour vérifier si cette utilisation de « Je t’aime » à l’américaine se retrouvait dans des produits culturels, j’ai aussi relevé les occurrences de l’expression dans plusieurs séries policières françaises populaires comme Tandem (six saisons), Meurtres à (neuf saisons), Chérif (48 épisodes) et Drôle, une nouvelle série comique française produite par Nexflix et très bien accueillie par la critique. Et en effet on retrouve le « je t’aime » à l’américaine dans toutes ces émissions. Par exemple dans « Meurtre à Toulouse, : la Capitaine Jourdan dit « je t’aime » à son jeune collègue et ami gendarme, (et non, ce n’est pas une série américaine doublée en français) et elle le dit aussi à sa fille adulte. Dans Tandem la mère capitaine de police dit aussi (mais très vite comme si c’était gênant) « Je vous aime » à ses enfants adolescents ou même « je t’aime mon bébé » (Ep. 8). Dans Chérif (Ep. 2, S2) la fille adolescente dit à son père flic « Je t’aime papa » et celui-ci lui répond « moi aussi ». Enfin dans « Drôle » la jeune bourgeoise Apolline le dit très rapidement à sa mère après lui avoir caché ses activités de stand-up. Il semblerait que ces exemples venant de la vie quotidienne comme de la culture populaire indiquent une transformation ou reconfiguration du concept exprimé selon le modèle américain. Pour l’instant les expressions françaises qui expriment l’amour filial ou amical coexistent avec cette nouvelle acception venant de l’anglais selon lequel le concept d’amour est plus général et plus abstrait. Mais il faudrait procéder à une étude quantitative pour mesurer l’ampleur de ces changements sur un corpus plus vaste et analyser l’évolution des tendances touchant à l’expérience et à l’expression des liens d’amitié et d’amour dans la culture française contemporaine.
Coda :
Dans le cadre de mes recherches, je viens de lire le tome XVI de la correspondance de George Sand pour les années 1860 et 1861. On y trouve de multiples « Je te/ vous embrasse » mais mea culpa, on y trouve aussi des expressions avec « aime » au sens large de l’anglais. Quelques exemples parmi d’autres : « je me porte bien et je t’aime » (403), « et je t’aime de toute mon âme » (516) à son fils ; « je vous embrasse de tout mon cœur et je vous aime » (576), « On vous aime à mort » (576), « je vous embrasse, je vous aime » (600) à son ami Dumas fils ; « « Un mot de réponse. Je vous aime. Nous vous aimons » (636) au Prince Napoléon ; « je vous embrasse tous les trois et je vous aime » (660), « tout le monde vous embrasse et vous aime » (663) ; « Dites à M. Boucoiran que je l’aime » (803), à divers amis et parents, etc. D’où il faut conclure qu’à une étude synchronique de termes comme « je t’aime » il faudrait ajouter une étude diachronique pour déterminer si c’est l’anglais qui déteint sur le français ou, si par le biais de l’anglais, nous revenons à des habitudes de pensée plus anciennes.
[1]
NDLR : surname (en anglais) = nom de famille, patronyme surnom = nickname (en anglais) donc surnom et surname sont des faux amis.
Le bureau français de la société ukrainienne jooble nous a demandé d’attirer l’attention de nos lecteurs et lectrices aux emplois disponibles chez ses clients dans le domaine de la traduction. Nous avons accepté sa proposition de publier cette annonce, à titré gracieux, donné que ce blog n’a pas de but lucratif et afin d’aider cette société ukrainienne.
Translators on the Cover : Vers une amélioration des conditions pour les traducteurs européens ?
Après 18 mois et d’innombrables réunions en ligne, la Commission européenne* vient de publier Translators on the Cover – Multilingualism and Translation, un rapport qui vise à indiquer les moyens d’étendre la diffusion de la traduction littéraire dans toutes les langues de l’UE. Celui-ci traite de trois domaines principaux – l’apprentissage des langues, les conditions de travail des traducteurs et le financement de leurs travaux – et recommande des stratégies pour améliorer ces pratiques.
Des experts nationaux de 26 pays ont contribué à sa rédaction dans le cadre du Plan de Travail européen pour la Culture 2019-22. Parmi eux se trouvaient (quelques) traducteurs littéraires, un éditeur, des représentants d’agences nationales de financement de la littérature et des associations de traducteurs – parmi lesquels la déléguée du CEATL, Juliane Wammen (DOF), en tant que représentante du Danemark. Des réunions se sont tenues avec la participation du CEATL, en présence de Miquel Cabal Guarro (AELC) et Cécile Deniard (ATLF), ainsi qu’avec la FEP, l’AVTE et l’Association des Libraires européens. Le rapport fait largement référence aux résultats des enquêtes 2008 et 2021 menées par le CEATL sur les conditions de travail et contient un lien vers la plus récente d’entre elles.
Ce rapport est disponible en anglais, mais aussi en cours de traduction dans les 27 langues de l’UE. Nous vous encourageons à partager son contenu avec les décideurs politiques ou toute autre partie intéressée afin de contribuer à éclairer le débat sur les conditions de travail des traducteurs et d’y apporter, nous l’espérons, des changements positifs.
* European Commission, Directorate-General for Education, Youth, Sport and Culture, Translators on the cover: multilingualism & translation: report of the Open Method of Coordination (OMC) working group of EU Member State experts, 2022, https://data.europa.eu/doi/10.2766/017
L'article qui suit a été traduit par notre contributrice, Isabelle Pouliot. Isabelle est membre de la NCTA (Northern California Translators Association) et ancienne résidente de la région de San Francisco. Elle est traductrice agréée de l'anglais vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). http://traduction.desim.ca
Comme bon nombre d’universités américaines d’aujourd’hui, l’Université du Michigan veut faire savoir à sa population qu’elle est déterminée à défendre la diversité, l’équité et l’inclusion.
Une lettre du responsable de la diversité envoyée à tous les étudiants, employés et membres du corps professoral a néanmoins laissé entendre une tout autre chose. Ce responsable a écrit que l’université doit « renouveler son engagement à faire progresser l’antiracisme, l’anticapacitisme, l’antisémitisme, l’équité entre les genres et à créer un milieu réfractaire à l’inconduite sexuelle. »
L’ajout du mot « antisémitisme » dans une énumération de termes que l’université veut « faire progresser » a suscité des réactions immédiates.
L’erreur était évidente : même si le mot « antisémitisme » a le même préfixe « anti », sa signification est la haine du peuple juif, alors que les autres termes ont comme point commun de combattre la haine et la discrimination.
L’Encyclopedia Britannica propose cette définition de l’antisémitisme : hostilité ou discrimination envers les Juifs, à titre d’adeptes du judaïsme ou de membres d’un groupe ethnique. Le mot antisémitisme a été inventé en 1879 par l’activiste Wilhelm Marr pour désigner les campagnes contre les Juifs qui avaient cours à cette époque en Europe centrale. Même si ce terme est désormais d’usage courant, il s’agit d’une impropriété (misnomer en anglais) selon l’Encyclopedia Britannica, puisqu’il dénote une discrimination contre tous les Sémites. Cependant, les Arabes et d’autres groupes sont aussi des peuples sémitiques, mais ils ne sont pas la cible de ceux qui font preuve d’antisémitisme comme on le conçoit généralement. L’antisémitisme nazi, dont le point culminant a été l’Holocauste, avait une dimension raciste, puisqu’il ciblait les Juifs en fonction de supposées caractéristiques biologiques et les Juifs qui s’étaient convertis à d’autres religions ou nés de parents convertis. Ce type de racisme antijuif remonte seulement au 19e siècle et est lié au « racisme scientifique » de cette époque et sa nature diffère des anciens préjugés antijuifs.
L’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) a adopté à sa séance plénière du 26 mai 2016 la définition opérationnelle (sic) suivante de l’antisémitisme :
L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte.
Ceci est le premier d’une série de textes que nous avons l’intention de consacrer à l’actuelle invasion de l’Ukraine par la Russie (ainsi qu’à l’occupation de la Crimée en2014). Les médias publient de nombreuses analyses politiques et historiques [1] sur ces questions, mais celles-ci ne portent guère, voire pas du tout, sur les aspects linguistiques de la crise internationale actuelle provoquée par la Russie. Nous espérons que nos lecteurs apprécieront notre contribution au débat.
Le mot anglais balaclava est traduit par le Robert & Collins Super Senior par passe-montagne, mot défini par le Petit Robert comme suit : Coiffure de tricot qui enveloppe complètement la tête et le cou, ne laissant que le visage découvert. Le mot voisin cagoule est défini par le même dictionnaire comme suit : Passe-montagne, porté surtout par les enfants. On pourrait ajouter « et par les malfaiteurs qui ne souhaitent pas être identifiés quand ils commettent des forfaits ». Selon le dictionnaire Encarta, le / la balaclava est une sorte de grand bonnet couvrant la tête et le cou, laissant à découvert une partie du visage, généralement les yeux et le nez. Ce dictionnaire indique également l’origine de ce terme, le village de Balaklava, en Crimée.
Le village de Balaclava
Balaclava sur une carte de la Crimée
L’article « Crimée » du Petit Mourre nous en apprend davantage. Cette péninsule de la côte septentrionale de la mer Noire fut intégrée à la république socialiste soviétique de Russie à l’issue de la guerre civile qui suivit la révolution de 1917.
Nikita Khrouchtchev fut nommé premier secrétaire du Parti communiste en Ukraine en 1938, avec pour mission principale de réduire le nationalisme ukrainien. En 1954, sous Khrouchtchev [2], la Crimée fut rattachée à l'Ukraine. [3]En 1995, la Russie a reconnu officiellement l’appartenance de la Crimée à l'Ukraine. En 2014, la Russie a occupé et annexé la Crimée.
Remontons dans le temps jusqu’à la guerre de Crimée. Elle mit la Russie aux prises, de 1853 à 1856, avec quatre pays : la France, la Grande-Bretagne, l’Empire ottoman et le royaume du Piémont. Ses origines sont multiples : la volonté de la France et de la Russie de protéger les Lieux saints, chacune pour ses propres coreligionnaires, le souhait de la Russie de passer librement par les détroits et de démembrer l’Empire ottoman et l’hostilité de l’Angleterre à l’égard de l’expansionnisme de la Russie en Europe. La guerre fut centrée sur la Crimée.
La Russie subit deux défaites, à Balaklava et à Inkerman (1854), mais surtout dut abandonner la forteresse de Sébastopol en 1855. Le tsar Alexandre II fut obligé de signer le traité de Paris (1856), qui prévoyait la neutralisation de la mer Noire, la liberté de navigation sur le Danube, et l’autonomie de la Moldavie, de la Valachie et de la Serbie.
Un soldat suedois portant un balaclava
Mais quel est le rapport entre le mot balaclava et le passe-montagne qu’il désigne en anglais ? Sans doute le fait que cette coiffure était portée par les fantassins lors de la guerre de Crimée. Pour faire le siège de Sébastopol, les Britanniques s’installèrent à Balaklava, un port de Crimée où ils se trouvaient à l’étroit et ne pouvaient manœuvrer que difficilement, tandis que les Français s’établirent sur la baie de Kamiech. Ce siège dura onze mois. Les Russes tentèrent de briser l’encerclement, mais ils furent repoussés à Balaklava et à Inkerman. En somme, si Balaklava laissa son nom dans l’histoire, cela est dû à une erreur de stratégie des Britanniques.
On peut conjecturer que les fantassins français portaient, eux, des cagoules, mot qui, en plus de son sens littéral, a une signification particulière en français. C’était en effet le surnom donné par l’Action française au mouvement d’extrême droite Comité secret d’action révolutionnaire, actif de 1936 à 1940 : la Cagoule. Ses membres étaient appelés « cagoulards ».
Pour leur part, les membres du Ku Klux Klan, organisation raciste aux Etats-Unis portaient eux aussi une cagoule, mais de couleur blanche, alors que la cagoule traditionnelle a généralement une couleur foncée. Le Ku Klux Klan fut fondé en 1865 et a pratiquement disparu de nos jours, si l’on exclut quelques nostalgiques. Le costume des membres comprend une longue robe, et leur visage est masqué par une cagoule pointue qui comporte uniquement deux ouvertures pour les yeux. Les Klansmen ne peuvent être reconnus et sont effrayants.
La cagoule se rapproche ainsi du masque, qui a souvent les deux mêmes fonctions : dissimuler les traits et terroriser. Ainsi, dans le film Scream, une innocente jeune fille, incarnée par Neve Campbell, est poursuivie par un homme masqué et armé d’un poignard. La malheureuse pense plusieurs fois avoir échappé au tueur mais celui-ci réapparaît sans cesse sous ses dehors effrayants.
Le masque n’est pas un nouveau venu dans le monde du spectacle. Dans le théâtre de la Grèce antique, les acteurs étaient masqués. Le masque servait à exprimer de façon exagérée les émotions des personnages. Il était loisible à un acteur d’incarner successivement plusieurs personnages en changeant de masque. De plus, comme les femmes n’étaient pas admises sur scène, les acteurs pouvaient porter des masques féminins.
Le théâtre japonais comporte un très grand nombre de formes. Le gigaku était un genre consistant en drames dansés d’origine coréenne utilisant des masques. Il s’agissait de farces. En fait, de nos jours, on les connaît principalement par leurs masques, appelés gigaku-men, qui étaient des masques en bois colorés. Ils couvraient la tête entière et avaient des expressions souvent comiques.
La pièce de no quant à elle est représentée par un acteur principal et un acteur assistant, qui peuvent être masqués, et d’autres acteurs, non masqués. Dans ce cas également, les personnages féminins sont joués par des hommes. On utilise des masques issus du gigaku. « Certains d’entre eux avaient une mâchoire inférieure mobile. Ils représentent pour la plupart des divinités indiennes » (Louis Frédéric). Un musée en possède 223, taillés dans du bois de camphrier.
Peu de gens savent que des masques sont utilisés dans des films d’action. Quand une scène est acrobatique, l’acteur censé la jouer est souvent remplacé par un cascadeur qui porte un masque en silicone qui reproduit assez fidèlement les traits de l’acteur.
Le masque atteint son point de perfection grâce au deepfake (mot-valise composé de deep learning et de fake). Cette technique permet notamment de reproduire le visage d’une personnalité connue et de lui faire dire n’importe quoi grâce à un imitateur. Il est ainsi possible de représenter un Premier ministre avouant qu’il passe son temps à tromper le peuple. Dans un registre plus drôle, Nicolas Canteloup utilise le deepfake pour brocarder ses têtes de Turc sur TF1 vers 21 heures.
Le président Zelensky a été victime d’une tentative de tromperie reposant sur le deepfake. Dans la vidéo qui suit, un faux Zelensky exhorte les militaires ukrainiens à déposer les armes. Voici l’avis d’un expert, selon lequel le montage n’est pas convaincant : « Le corps ne ressemble pas à celui de Zelensky, son cou n’est pas celui de Zelensky. La voix n’est pas celle de Zelensky et son visage semble un peu bizarre. »
Sources :
Robert & Collins Super Senior Encarta World English Dictionary Petit Robert Encyclopedia Universalis Petit Mourre, Dictionnaire d’histoire universelle Wikipedia Louis Frédéric, Le Japon, Dictionnaire et civilisation
[1] Le mot français « historique » peut se traduire de deux façons en anglais : historical et historic. Le premier de ces deux termes signifie « à caractère historique » (un roman historique, par exemple), tandis que le second met l’accent sur la portée historique d’un événement (réforme historique, par exemple).
[2] Mark Polizzotti. Why Mistranslation Matters. Would history have been different if Krushchev had used a better interpreter?N.Y.T. 28/06/2018
Le 26 mars 2022, le président Biden, s’exprimant lors d’une conférence de l’OTAN, a déclaré à propos de Vladimir Poutine : « For God’s sake, this man cannot remain in power. » (Pour l’amour de Dieu, cet homme ne peut pas rester au pouvoir.)
La traduction de cette phrase par Le Monde a été la suivante : « Pour l’amour de Dieu, cet homme ne peut pas rester au pouvoir. »
Le site Web de France Info l’a traduite comme suit : « Pour l'amour de Dieu, cet homme ne doit pas rester au pouvoir. »
Tant en Russie qu’en Occident, les médias d’information ont considéré que Biden appelait à un changement de régime, ce que la porte-parole de la Maison Blanche s’est empressée de démentir.
Que Biden voulait-il dire quand il a prononcé ces paroles, qui ne faisaient pas partie du discours qu’il comptait prononcer, mais a été un ajout spontané ? Il y a plusieurs possibilités :
1 This man cannot remain in power (Cet homme ne peut pas rester au pouvoir). En d’autres termes, il est inconcevable ou peu probable que Poutine reste au pouvoir. (Peut-être sera-t-il déposé par les dirigeants ou la population.) Selon cette interprétation, les propos en question constituent une prédiction.
2 This man should not remain in power (Cet homme ne devrait pas rester au pouvoir). En d’autres termes, il n’est pas bon, il est immoral ou il est illogique qu’un dirigeant qui a tant nui à son propre pays reste au pouvoir. Selon cette interprétation, il s’agirait d’un souhait.
3 This man must not remain in power (Cet homme ne doit pas rester au pouvoir). En d’autres termes, nous ne pouvons laisser cet homme rester au pouvoir. Il s’agirait alors d’un appel à agir ou d’un appel à un changement de régime.
Le président Biden a eu le dernier mot quand il a expliqué que sa remarque spontanée traduisait son indignation face à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et non un changement de politique de la part des États-Unis.
Si tous ceux qui parlent pesaient leurs mots, comme l’air serait léger. ~ Albert Brie
Abondance de paroles, indice d’imprudence et frivoles. ~ Gabriel Meurier (Le trésor des sentences, 1568)
Pensez deux fois avant de parler et vous parlerez deux fois mieux. ~ Plutarque
Il ne faut pas toujours dire ce qu’on pense, il faut toujours penser ce que l’on dit. ~ Marquise de Lambert
Ils savent seulement ce qu’ils pensent après avoir entendu ce qu’ils disent. ~ Gustave Le Bon
Jonathan G. avec la précieuse aide de René Meertens
L’entretien qui suit est presenté a l'occasion de l'Oscar remporté par C.O.D.A. (Children of Deaf Adults) (un remake américain de La Famille Belier) pour le meilleur film de l'année. Le film traite d'une famille de sourds.
Le President Macron vient d'envoyer un message sur Twitter : ".... Un grand bravo à ses producteurs, français, et aux équipes qui en font un succès à l’étranger. Avec ce film, ils ouvrent le regard sur le handicap et le vécu des proches aidants." [1]
Les producteurs Philippe Rousselet (G), Fabrice Gianfermi (D) et Patrick Waschsberger (C) avec leur Oscar du Meilleur film, à la 94e cérémonie des Oscars, 27 mars 2022, a Los Angeles. (FREDERIC J. BROWN / AFP)
Aux États-Unis et en France, les mouvements visant à instruire les personnes sourdes ont été historiquement interdépendants. C'est l'abbé de l'Épée (1712-1789) qui ouvrit à Paris la première école pour les sourds - l’Institut national des jeunes sourds de Paris (aujourd'hui familièrement appelé l'Institut Saint-Jacques). Un Américain de passage à Paris, Thomas Gallaudet (1787-1851), assista à une démonstration de l'abbé Sicard, le successeur de l'abbé de l’Épée. Il fut impressionné par sa façon d'enseigner à deux élèves sourds et doués : Laurent Clerc et Jean Massieu. Il persuada Clerc de l'accompagner aux États-Unis où tous deux fondèrent en 1817 l'American School for the Deaf, à Hartford (Connecticut). [1] À ses débuts, l'American Sign Language (ASL) s'est essentiellement fondé sur la langue des signes française (LSF). [2]
Notre linguiste du mois, Rachel Hartig, Ph.D., poursuit cette tradition franco-américaine. Avant de prendre sa retraite, elle a enseigné le français pendant 38 ans dans l’éminente université pour les sourds qu'est la Gallaudet University, à Washington D.C., un établissement d'enseignement supérieur dont tous les programmes et services sont spécialement conçus à l'intention des étudiants sourds et malentendants.
Rachel est aussi l'auteure de trois livres : Man and French Society : Changing Images and Relationships, suivi de Struggling Under the Destructive Glance, qui étudie l'évolution des modèles de victimisation dans l'œuvre de Guy de Maupassant. Son plus récent ouvrage, Crossing the Divide : Representation of Deafness in Biography, est le fruit de plusieurs séjours à Paris au cours desquels Rachel a découvert la présence et le pouvoir de nombreux écrivains français sourds qui sont méconnus en Amérique. Le livre a été traduit en français (Franchir le fossé, Éditions Airelle, 2017).
Jonathan Goldberg s'est entretenu en anglais avec Rachel Hartig à Washington, D.C.
Rachel HARTIG, Ph.D.
Jonathan GOLDBERG
[1]. Yvonne Pitrois (1880-1937), essayiste et biographe, sourde et malvoyante, revêt un intérêt particulier pour Rachel, de même que son homologue américaine, Helen Keller (1880-1968), première personne sourde et aveugle à décrocher un baccalauréat ès lettres. Mme. Pitrois a écrit « Une nuit rayonnante : Helen Keller ». L'autobiographie d'Helen Keller, The Story of My Life, a inspiré le film The Miracle Worker, et a été traduit en français (Sourde, muette, aveugle : Histoire de ma vie, Payot, 2001).
Yvonne PITROIS
Helen KELLER
[2] De nos jours, l'ASL et le LSF sont des langues distinctes. Bien qu'elles contiennent toujours des signes analogues, elles ne sont plus comprises par les utilisateurs de l'une et de l'autre.
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I N T E R V I E W EX C LU S I V E
Le New York Times a publié un article sur les réactions et les réserves de la communauté des sourds à l’égard de l’attribution de l’Oscar du meilleur film à C.O.D.A. (Representation or Stereotype? Deaf Viewers Are Torn Over ‘CODA’ [*], 30 mars 2022). Estimez-vous justifiées les critiques qu’ils ont formulées, notamment parce que les familles de sourds étaient censées être dépendantes des membres de la famille qui n’ont pas de problèmes d’audition ? Le film était-il désobligeant pour les sourds ou les plaçait-il dans une situation de dépendance pour la satisfaction de leurs besoins vis-à-vis des personnes qui entendent?
Rachel Hartig : Lennard Davis, enfant d’adultes sourds lui-même et auteur de nombreux excellents livres sur la surdité, a estimé que le scénario de Heder n’abordait pas vraiment le genre de problèmes auxquels pourrait se heurter un enfant d’adultes sourds lorsqu’il interprète pour un parent sourd. Comment faut-il communiquer avec un parent au sujet de la maladie ou du décès d’un parent, par exemple ?
A mon avis, un scénario doit respecter un équilibre en décrivant les réalités de façon objective, sans donner une représentation trop sombre de l’existence des sourds, qui est vraiment pleine de vie et de joie. En ce qui concerne la musique, par exemple, il suffit de songer aux Gallaudet Dancers, à la poésie des sourds, très abondante maintenant, et au développement actuel de la langue des signes américaine pour constater que la musique et le rythme font partie de la vie des sourds, même s’ils prennent une forme différente. Et en définitive, il est magnifique que, dans le film, Ruby, qui chante sur scène, a recours à la langue des signes à l’intention de ses parents, unissant ainsi le monde des sourds et celui des personnes qui entendent.
Pour moi, ce beau film est un excellent premier pas dans la description de la vie des sourds. Et l’accueil général a été tellement favorable que j’espère qu’un grand nombre d’autres films suivront et enrichiront les vies de ceux qui entendent et des sourds, grâce à une meilleure compréhension mutuelle entre les uns et les autres.
[*] Représentation ou stéréotype ? Les sourds sont déchirés au sujet de CODA
Lors de votre dernière année d'enseignement à Gallaudet, combien cette université comptait-elle d'étudiants ? Quel était l'effectif normal d'un cours de français ?
RH : Actuellement, 1.129 étudiants sont inscrits à Gallaudet. À cet effectif s'ajoutent des inscriptions aux cours en ligne et des étudiants à statut particulier.
Quand j'ai commencé à y enseigner, en 1973, l'Université avait un effectif total moindre. Néanmoins, comme bon nombre de mes cours étaient initialement obligatoires (français élémentaire, français intermédiaire), il m'arrivait souvent d'avoir jusqu'à quinze à vingt étudiants dans chaque cours. Bien sûr, pour les cours à option, soit le français avancé, la littérature française en traduction anglaise, les nouvelles françaises, etc., le nombre d'étudiants était bien moindre, et se situait souvent entre cinq et dix.
Pouvez-vous nous expliquer quelques-unes des principales méthodes utilisées pour enseigner aux sourds, ex. : la parole, l'écrit, les symboles graphiques et non tactiles, les indices-objets, les indices -gestes/mouvements, les expressions du visage ou les bruits révélateurs d'un sentiment ou d'une opinion, la langue des signes manuels, la langue des signes tactiles, le Braille, les indices tactiles, etc.
RH : Gallaudet University se considère maintenant comme une institution bilingue et biculturelle, employant à la fois l'ASL (American Sign Language) et l'anglais écrit. L'ASL ne se réduit pas à des signes, elle recouvre les expressions faciales, le langage corporel et le recours au langage labial.
Étant donné qu'il peut y avoir une grande diversité de types et de degrés de handicaps auditifs et visuels, qu'ils soient congénitaux ou acquis, ainsi que de maîtrises de la langue courante, les besoins des étudiants étaient-ils satisfaits au cas par cas ? Par exemple, se pouvait-il que certains utilisent des manuels en Braille et d'autres des manuels ordinaires, que certains aient recours au langage labial et d'autres suivent votre langue des signes, ainsi que d'autres méthodes d'enseignement ?
RH : Que l'étudiant soit devenu sourd, sourd et aveugle ou sourd et physiquement handicapé avant ou après avoir parlé, il tirera profit de la langue des signes (ASL) employée par l'enseignant. Certes, les besoins individuels doivent également être satisfaits. Si, par exemple, la présence d'un interprète s'impose pour assister un étudiant sourd et aveugle à l'occasion d'un cours, l'interprète reproduira le langage des signes de l'enseignant. Mais, l'interprète traduira les signes de l'enseignant directement dans la main de l'étudiant, alors que l'enseignant adressera ses signes à l'ensemble de la classe. Et les textes devront aussi être imprimés en Braille pour permettre à l'étudiant de se préparer et d'étudier.
Si quelqu'un sollicite son inscription à Gaullaudet University, comment évalue-t-on son niveau de compétence compte tenu de son handicap ?
RH : Les étudiants doivent être classés sourds ou malentendants pour accéder au cycle universitaire de Gallaudet. Certaines exceptions sont consenties pour des étudiants qui peuvent désirer devenir interprètes ou enseignants de sourds. Hormis cela, les diplômes de fin d'études secondaires, les lettres de référence et les résultats SAT sont autant de critères d'admission.
Je crois comprendre que les explications que vous donnez en anglais à vos étudiants leur sont transmises en ASL. Mais, quand vous voulez citer un extrait d'ouvrage en français, comment faites-vous ? Vous servez-vous alors du langage des signes française ? Comment les étudiants sourds mais non muets apprennent-ils à prononcer le français correctement ?
RH : Quand je faisais une citation, je pouvais l'écrire au tableau, la dicter avec les doigts ou la projeter sur l'écran. La langue des signes française (LSF) était occasionnellement utilisée en classe, notamment depuis que davantage d'enseignants du Département des langues du monde et de la culture (notre nom actuel) en sont venus à apprendre la LSF à l'occasion de fréquents séjours à Paris et de stages à Saint-Jacques (l'Institut français des sourds).
Nous avons mis en place des programmes d'études à l'étranger, axés sur la France, conçus spécialement pour nos étudiants. Si, à leur arrivée, ceux-ci avaient besoin du soutien d'interprètes (habituellement des enseignants ou des personnels de Gallaudet), en fin de séjour, ils avaient beaucoup progressé. Ils parvenaient à communiquer avec des étudiants français, en utilisant le LSF et l'ASL, et parlaient assez bien pour en être compris lorsqu'ils s'essayaient à parler français.
Lorsqu'un étudiant sourd se rend en France ou dans une autre région francophone, comment communique-t-il et comprend-il le français environnant sans la présence de quelqu'un qui puisse interpréter les deux langues des signes que sont l'ASL et la LSF ?
RH : Lorsque nos étudiants arrivent chez nous, ils ont déjà relevé le plus sérieux des défis pour des personnes sourdes : accéder à leur première langue parlée, l'anglais. Il est vrai qu'apprendre une langue étrangère est un défi de plus pour les sourds, mais pendant trente-huit ans, c'est ce que je les ai vus faire et très bien. Cela me rappelle les paroles d'un de nos présidents de Gallaudet University, I. King Jordan. En 1981, au cours d'un entretien, il déclarait : «...un sourd peut faire tout ce que peut faire un entendant, sauf entendre.»
Quels effets les progrès techniques ont-ils produits sur la communauté des sourds ? Que pensent les étudiants de Gallaudet des implants cochléaires ? Et si certains ont eu recours à de tels implants, cela leur a-t-il été profitable ?
RH : Pour les sourds, les progrès techniques ont été source de bienfaits, mais aussi de complications dans la vie quotidienne. Les implants cochléaires en sont un exemple. D'abord, la communauté des sourds de Gallaudet y a vu un défi à l'identité des sourds. Tous, nous nous définissons par la langue et la communauté à laquelle nous appartenons. Plus récemment, j'ai vu beaucoup d'enseignants, de personnels et d'étudiants de Gallaudet atteints de surdité opter pour les implants sans avoir l'impression de quitter la communauté des sourds, et tout en profitant de certains avantages des implants.
Quels espoirs nourrissez-vous pour l'avenir de vos protégés de Gallaudet et pour leur communauté ?
RH : Je rêve d'un monde dans lequel les membres de la communauté de Gallaudet, tout en étant attachés à leur langue des signes, soient aussi désireux, et même heureux, de franchir le fossé qui les sépare des entendants. Je voudrais qu'ils aiment autant lire et écrire que regarder des vidéos en ASL. En contrepartie, je voudrais que les entendants voient l'intérêt de l'ASL et de la LSF, et qu'ils désirent les apprendre. Cela permettrait aux entendants de se connecter à la fascinante communauté des locuteurs de ces langues et de l'explorer plus profondément.
L'article qui suit a paru sur le site EUobservor. Son auteur, Josh Holzer, professeur adjoint à Westminister College, à Fulton, dans l'Etat de Missouri, nous a donné son accord pour traduire l'article et le publier sur ce blog. Voici l'article original en anglais : https://bit.ly/3qa58EC
Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice, Nathalie Généreux. Nathalie, qui a bien voulu traduire l'article suivant est traductrice agréée de l'anglais et de l’espagnol vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). Elle travaille à son compte depuis plus de vingt ans. Passionnée de littérature et de langues étrangères, cette mère de deux enfants et grand-mère depuis peu partage son temps entre sa résidence de Laval et sa Mauricie d’adoption, où elle aime faire de longues marches dans la nature.
Selon l’article 3 du Traité sur l’Union européenne, l’un des objectifs de l’UE est de promouvoir la « diversité linguistique ». De même, l’article 22 de la Charte des droits fondamentaux établit que l’UE doit respecter la « diversité linguistique ».
Pourtant, bien que l’Union européenne compte 24 langues officielles, la Commission européenne mène la majorité de ses activités en anglais, en français ou en allemand.
Certaines institutions de l’UE sont encore plus restrictives. Par exemple, la Banque centrale européenne travaille principalement en anglais, tandis que la Cour des comptes et la Cour de justice exercent leurs activités surtout en français.
Si l’Union européenne est réellement censée promouvoir et respecter la « diversité linguistique », pourquoi trois langues officielles sont-elles mieux considérées que les 21 autres ?
Probablement parce que ça coûte moins cher. Une véritable prise en charge égale des 24 langues entraînerait des coûts bien plus élevés que ce que l’Union européenne dépense déjà pour le soutien linguistique... ce qui est déjà beaucoup.
Cependant, si l’argent représente une préoccupation, l’UE devrait peut-être utiliser moins de langues. En 2005, François Grin, un économiste suisse, estimait que l’UE pourrait économiser 25 milliards d’euros par année en adoptant une seule langue de travail.
Cette proposition peut sembler contraire au prétendu attachement de l’UE au pluralisme linguistique, mais il n’en reste pas moins que parmi les 24 langues officielles (plus de nombreuses autres langues européennes qui n’ont pas de statut officiel), seules trois sont couramment utilisées au sein des institutions européennes. Ce qui laisse à penser que tous les discours sur la « diversité linguistique » sonnent un peu creux.
Maintenant que le Royaume-Uni a quitté l’UE, la France fait un effort pour promouvoir la langue française au nom du « multiculturalisme ». Mais pour quelqu’un qui ne maîtrise ni le français ni l’anglais, en quoi le français est-il plus multiculturel que l’anglais ?
Bien que cela puisse être difficile à accepter pour certains, la réalité est la suivante : le français ne sera jamais la lingua franca dominante. Pour l’instant, c’est l’anglais qui prime, et cela restera probablement ainsi jusqu’à ce qu’un jour, peut-être, le chinois devienne plus répandu.
Le Brexit, un argument en faveur de l’anglais?
Il y a désormais moins de locuteurs natifs de l’anglais dans l’UE en raison du Brexit, ce qui donne plus de poids aux arguments en faveur de l’anglais, car l’utilisation de cette langue au sein de l’UE exige que la plupart des gens l’apprennent comme deuxième langue, ce qui place presque tout le monde sur un pied d’égalité en matière linguistique.
Le fait que la France s’accroche à ce qu’elle considère comme une exception au sein de l’UE n’arrêtera pas les tendances linguistiques qui se dessinent déjà. Promouvoir le français au-dessus des autres langues de travail ne sert réellement qu’à privilégier ceux qui sont compétents en français au détriment de tous les autres. Cela crée également un étrange précédent, car il faut changer la langue de travail de l’UE tous les six mois, avec la rotation de la présidence du Conseil de l’Union européenne.
Les pratiques linguistiques de l’UE sont déjà injustes. Mais le fait d’avoir plusieurs langues de travail qui deviennent plus ou moins importantes en fonction du pays qui préside le Conseil est inutilement coûteux et n’apporte pas plus de « diversité » aux personnes dont la langue maternelle n’est pas l’anglais, le français ou l’allemand.
Au lieu d’affronter les entreprises technologiques américaines uniquement sur le terrain judiciaire, pourquoi ne pas créer et soutenir des solutions de rechange locales pour les langues locales?
Par exemple, pourquoi n’existe-t-il pas un Facebook finlandais ou un Google gaélique ? Il en va de même pour la guerre contre la diffusion en continu, ou streaming : au lieu de se contenter d’exiger que Netflix, Disney+ et les autres plateformes offrent un minimum de contenus européens, pourquoi ne pas promouvoir activement la création de ce type de contenu ?
Investir dans le cinéma espagnol, produire plus de films d’époque polonais et de drames danois. Britbox, qui diffuse en continu aux États-Unis, appartient en partie à la BBC, le radiodiffuseur national du Royaume-Uni. Pourquoi n’existe-t-il pas un service comparable à Britbox, soutenu par l’UE, qui diffuse exclusivement des contenus européens dans des langues européennes ?
Si, dans un souci de stabilité et de prévisibilité, toutes les institutions de l’UE adoptaient une seule langue de travail, les sommes considérables économisées sur les services de traduction pourraient être utilisées à bon escient, par exemple protéger et préserver les nombreuses langues en danger en Europe. Ainsi, l’Union européenne respecterait vraiment la « diversité linguistique » et en ferait véritablement la promotion.
Nathalie est traductrice littéraire (anglais > français, espagnol > français), nouvelliste, chroniqueuse et parolière.
Elle est agrégée d'anglais et titulaire d'un Master 2 de recherche littéraire de l'université Paris ouest Nanterre et d'un Master 2 de traduction littéraire de l'université Paris 7 - Charles V.
Nathalie a enseigné le français 16 ans aux Etats-Unis, puis l'anglais 12 ans en France.
Elle se consacre à présent à la traduction pour l'édition et à l'écriture de nouvelles et de chansons. Elle écrit des chroniques littéraires sur Babelio et pour le site du collectif Nouvelle Donne dédié à la nouvelle littéraire.
Amélie est maître de conférences en linguistique anglaise et traduction au département de traduction, d'interprétation et de médiation linguistique (CeTIM, devenu récemment D-TIM), qu'elle a co-dirigé entre 2015 et 2020. Elle a obtenu un doctorat en traduction, termin- ologie et lexicologie à l’Université de Lyon 2. Ses thèmes de recherche sont la lexicographie, la terminologie et la linguistique de corpus et les livres pour enfants traduits.
Centre de Traduction, Interprétation et Médiation Linguistique
Vous pratiquez la post-édition, de quoi s’agit-il exactement ?
De mon côté, je ne pratique que très peu actuellement la post-édition, mais je m’y intéresse en tant qu’objet de recherche et également en tant que compétence à enseigner aux futurs traducteurs. La post-édition ne doit pas être confondue avec ce qu’on appelle en anglais editing, qui s’apparenterait plus à de la révision. La post-édition consiste, pour un « biotraducteur », c’est-à-dire pour un traducteur humain, à réviser / corriger une traduction entièrement faite par une machine (par un logiciel de traduction automatique). Le métier de traducteur est en train d’évoluer, et de plus en plus de traducteurs sont amenés à faire de la post-édition, puisque la plupart des logiciels de TAO incluent désormais aussi une fonction de traduction automatique.
DeepL (Deep Learning) semble être un outil prometteur. Pensez-vous qu'il pourra révolutionner la pratique actuelle de la traduction ? Les délais de remise des traductions avec un tel outil à disposition seront-ils réduits ? Voyez-vous d'éventuels inconvénients à son utilisation ?
DeepL est un moteur de traduction automatique neuronale qui est déjà en train de modifier en profondeur les pratiques de traduction dans certains domaines. De manière générale, les nouveaux systèmes de traduction automatique qui font appel à l’apprentissage profond et aux réseaux de neurones s’avèrent très efficaces dans certains domaines. Ils sont beaucoup utilisés par exemple dans le domaine de la localisation (traduction de jeux vidéo, de sites web…) et par exemple à la Commission Européenne pour certains types de documents. Les moteurs de traduction automatique peuvent aussi être « entraînés » dans certains domaines pour devenir encore plus performants. Dans certains cas de figure, il y a un réel gain de temps et une qualité assez remarquable. Dans d’autres (traduction littéraire, traduction en sciences humaines et sociales), la traduction automatique, même neuronale, ne fournit pas des résultats directement exploitables. Mais certaines recherches sont en cours aussi sur ces questions. Le plus important pour l’instant est de faire prendre conscience aux utilisateurs que, malgré les progrès, la machine ne « comprend » toujours rien au sens, et que, sous des aspects faussement bien rédigés, elle fournit parfois des textes emplis de contresens majeurs. D’où l’importance de former encore mieux les traducteurs à savoir repérer et corriger ces erreurs. N’importe qui ne peut pas faire de la post-édition.
Le terme de traduction automatique neuronale n’est-il pas un peu paradoxal ? Que recouvre-t-il au juste ?
Ce terme est en effet peut-être tout à la fois opaque et paradoxal. Les neurones en question ne sont pas ceux du biotraducteur, même si ce dernier doit mettre les siens à contribution pour effectuer une post-édition de qualité ! Il s’agit en fait de réseaux de neurones artificiels. Il serait ici assez compliqué d’expliquer comment fonctionnent précisément ces systèmes sans avoir recours à des notions de mathématiques et d’informatique très poussées. Peut-être peut-on se contenter de dire qu’il s’agit d’un système de traduction automatique qui s’est développé de manière assez fulgurante depuis 2015-2016 en s’appuyant sur les avancées de l’intelligence artificielle et sur des corpus multilingues toujours plus volumineux, et renvoyer le lecteur à des lectures plus détaillées comme le très didactique ouvrage de Thierry Poibeau, Babel 2.0. Où va la traduction automatique ? [1]
Dans tous les cas, il est désormais nécessaire d’ajouter un qualificatif après traduction automatique pour préciser de quel type de système on parle, les termes de traduction automatique à base de règles, de traduction automatique à base d’exemples ou de traduction automatique statistique renvoyant à des fonctionnements complètement différents et désormais plutôt dépassés. Les systèmes de traduction automatique neuronale procèdent par une analyse contextuelle globale, où un mot est analysé selon son contexte immédiat, mais aussi en lien avec des mots sémantiquement proches, ce qui explique que les traductions produites par ce système aient l’air plutôt fluides et idiomatiques, ce qui en réalité est très trompeur. Les erreurs générées par les anciens systèmes de T.A. étaient en effet souvent assez grossières, tandis que celles commises par les nouveaux systèmes de T.A. sont plus subtiles. D’où la nécessité de sensibiliser les utilisateurs, en particulier les « non linguistes », aux failles possibles de ces systèmes ainsi qu’à la question de la propriété des données. C’est la tâche à laquelle s’attelle depuis quelques années Lynne Bowker, de l’Université d’Ottawa, qui a forgé le concept de machine translation literacy. [2] Quant aux traducteurs / post-éditeurs, leur importance s’en voit renforcée. La machine n’est pas près de remplacer l’homme….
Pensez-vous que ces nouveaux outils techniques dont vous parlez et logiciels d’aide aux traducteurs seront amenés à se démocratiser, ou resteront-ils réservés aux spécialistes et professionnels de la traduction ? Je suppose par ailleurs qu’ils ne seront pas gratuits ?
Il n’est pas très facile de répondre simplement à cette question. Je pense qu’il faut distinguer différents types d’outils mais également deux catégories d’utilisateurs : les utilisateurs ponctuels, non spécialistes d’une part, et, d’autre part, les « langagiers », comme on les appelle au Canada, qui se servent des outils régulièrement et avec une rigueur toute professionnelle. Le type d’outil qui tend le plus à se démocratiser est le logiciel de Traduction Automatique en ligne. Il en existe plusieurs gratuits comme Google Translate ou encore DeepL, qui sont à la portée de tous. Toutefois, des versions payantes comme DeepL Pro (avec ses diverses formules) permettent aux professionnels langagiers de traiter des volumes de données plus importants, de personnaliser un peu les moteurs et surtout de mieux protéger les données (la confidentialité est un problème dont n’est pas toujours conscient l’utilisateur lambda). Les outils de corpus tels que SketchEngine, English Corpora ou AntConc, malgré une nette amélioration de la convivialité, sont déjà un peu plus réservés aux initiés ayant quelque bagage linguistique. On y trouve des versions d’essai gratuites en général limitées dans le temps et dans le volume des données traitées ; pour monter en puissance, il faut posséder un compte payant, et utiliser les fonctions avancées requiert de solides connaissances linguistiques. Enfin, en ce qui concerne les outils de Traduction Assistée par Ordinateur (où la traduction est faite par un bio-traducteur, et non par la machine, à l’inverse de la Traduction Automatique), ceux-ci sont pour l’instant principalement réservés aux traducteurs professionnels. Les leaders du marché (RWS, encore appelé Trados jusqu’à peu, et MemoQ) fonctionnent via une licence payante, mais il existe également des solutions open source, comme OmegaT, MateCat, SmartCat ou encore WordFast. Enfin, un logiciel en ligne comme Memsource permet également d’ajouter une dimension « gestion de projet » aux fonctions de base de mémoires de traduction. Espérons en tout cas qu’avec le développement de la science ouverte, les prototypes d’outils conçus par les chercheurs deviennent accessibles au plus grand nombre.
Avec vos étudiants, vous abordez le domaine de la littérature jeunesse. Ces étudiants en traduction utilisent-ils les outils précités ? Leur imagination et leur culture restent-elles primordiales, ou complémentaires par rapport à la technique ?
Oui, les étudiants sont formés à l’utilisation de tous les outils mentionnés précédemment ; c’est désormais indispensable pour un traducteur qui se lance dans le métier, et cela fait partie des compétences à acquérir selon le référentiel établi par le réseau EMT. Toutefois, les étudiants s’en servent moins lorsque l’on aborde la traduction de la littérature jeunesse, car s’il y a bien un domaine sur lequel ces outils achoppent encore, c’est celui des références culturelles, de la créativité et de l’humour, qui sont au cœur même de la littérature jeunesse. Je leur indique qu’un traducteur doit être curieux de tout et avoir plusieurs cordes à son arc : maîtriser l’utilisation des concordanciers est tout aussi indispensable que savoir repérer un clin d’œil à Alice au pays des merveilles, à Fifi Brindacier ou à Dr Seuss !
Dans le secteur de la littérature jeunesse, que vous aimez en tant que relectrice, traductrice et enseignante, obtenez-vous des traductions intéressantes de vos étudiants ? Le domaine des noms propres, par exemple, est-il riche en innovations ? Pouvez-vous citer quelques exemples ?
Depuis 14 ans que je dispense ce cours, je suis toujours autant épatée par l’imagination et la créativité des étudiants dans ce domaine. Ils y prennent en général beaucoup de plaisir et mettent beaucoup de cœur à se prendre au jeu de l’humour, des sonorités, du retour à l’enfance. Le plaisir est partagé ! D’ailleurs, de nombreux anciens étudiants me reparlent souvent de ce cours plusieurs années après, me disant qu’ils en gardent un très bon souvenir. Récemment, par exemple, Laura Brignon m’en faisait la remarque. À titre d’exercice, ils traduisent intégralement une œuvre jeunesse réelle (album ou petit roman). Une année, les étudiants qui traduisaient la petite série Stink de Megan Mc Donald avaient dû inventer toute une terminologie pour les noms de bonbons. Une autre année, ils avaient traduit l’album australien There’s an ouch in my pouch de J. Willis et G. Parsons par Qu’est-ce qui cloche dans ma poche ? Cette année, des étudiants ont traduit l’album écossais Inch and Grub : a Story about Cavemen de A. Chisholm et D. Roberts, et ont proposé comme titre Tif et Touf, les deux hommes des cavernes. Tout un programme !
Avez-vous des difficultés à leur trouver des stages ? S'orientent-ils en majorité vers la traduction technique, littéraire, ou vers d’autres domaines ? Les stages se font-ils en édition ou en entreprise ?
Je ne cacherai pas le fait que, depuis deux ans, la situation est un peu critique pour que les étudiants trouvent des stages satisfaisants, ou des stages tout court. Le télétravail ne fait pas tout et ils ont besoin de rencontrer des professionnels pour acquérir des compétences et accroître leur réseau. Les stages se font principalement dans des entreprises, dans des agences de traduction ou auprès de certains traducteurs indépendants qui veulent bien les accueillir. Lors des stages longs les étudiants sont amenés à se spécialiser : localisation, sous-titrage, post-édition, gestion de projet, gestion de mémoires de traduction, gestion de bases de données terminologiques, missions ponctuelles d’interprétation consécutive… Nous tentons volontairement de les former un peu à tout pour que leur polyvalence et leur adaptabilité soit un atout. Un tout petit nombre parvient à se spécialiser dans la traduction d’édition, mais souvent en parallèle de la traduction technique.
Par ailleurs, vous vous intéressez à la volcanologie. Votre thèse de doctorat sur ce sujet a-t-elle introduit de nouveaux éléments dans le lexique employé ? Avez-vous des exemples ? Oui, un autre de mes péchés mignons, outre les dictionnaires et les livres jeunesse, c’est les volcans…Je rêvais d’être volcanologue comme Katia Krafft, et suis devenue professeure d’anglais ! Alors en guise de revanche, j’ai consacré ma thèse de doctorat au lexique de la volcanologie et une fois la thèse terminée je suis allée me frotter aux volcans actifs d’Indonésie, au milieu des vapeurs sulfurées du Kawah Ijen et des panaches de fumée du Semeru.
Le but de la thèse n’était pas tant d’analyser le lexique de la volcanologie en soi (il y aurait pourtant beaucoup à faire, notamment sur la question des emprunts aux langues étrangères !), mais de voir comment ce lexique spécialisé était traité dans des dictionnaires de langue générale et comment cela illustrait, de manière plus large, la problématique de l’intégration des termes spécialisés dans les dictionnaires généraux. Cela m’a permis de constater par exemple qu’en 2001, contrairement à ce que l’on aurait pu attendre, un dictionnaire encyclopédique tel que le Petit Larousse contenait moins de termes dans ce domaine qu’un dictionnaire de langue tel que le Petit Robert, ou encore qu’un dictionnaire britannique tel que le New Oxford Dictionary of English répertoriait beaucoup plus de termes de volcanologie qu’un dictionnaire américain comme le American Heritage. J’ai tenté de voir quels critères présidaient à l’inclusion des termes dont la présence dans ce genre de dictionnaire était réclamée par les utilisateurs, et d’émettre quelques recommandations quant aux critères de sélection, à la rédaction des définitions etc. La confrontation à des données réelles issues d’un corpus de vulgarisation de volcanologie que j’ai constitué a permis de constater, par exemple que certaines définitions étaient inexactes ou incomplètes, que certains équivalents de traduction présents dans les dictionnaires bilingues n’étaient en fait pas utilisés (par ex., volcan en repos que fournissait le Harrap’s) ou que le corpus pouvait fournir une myriade d’équivalents possibles qui étaient totalement absents du dictionnaire bilingue (traduction du verbe erupt, par exemple). L’idéal serait en réalité de permettre un accès interactif au corpus depuis un dictionnaire, ce à quoi les chercheurs réfléchissent actuellement. Le dictionnaire du XXIe siècle doit encore se réinventer.
Merci Amélie Josselin Leray, de nous avoir donné un bel aperçu de vos nombreux domaines de compétences. Vous nous brossez ce faisant un état des lieux actualisé du domaine de la traduction dans notre pays, des avancées impressionnantes apportées par l'informatique et le traitement automatique de la langue et par les recherches universitaires auxquelles vous participez. Il s'agit là d'un domaine en pleine expansion.
Oui, en effet il reste encore beaucoup à explorer et les pistes sont nombreuses : interdisciplinarité, intelligence artificielle.... sans oublier que l'humain reste central malgré tout. Je crois que notre discussion fait également ressortir l'importance des allers-retours entre la théorie et la pratique de la traduction, et la richesse exceptionnelle qu'apporte la collaboration internationale, au sein de l'Europe et au-delà de ses frontières, un point qu'il me parait indispensable de rappeler en ces temps troublés. Et n'oublions pas avant tout le plaisir du mot, surtout dans les livres pour enfants !
Merci infiniment à vous deux pour cet entretien passionant.
le jeu de mots simple qui a conquis le monde entier
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Ces dernières semaines, un jeu de mots en ligne a pris le monde d'assaut et le New York Times l'a racheté pour une somme à sept chiffres non divulguée.
Wordle, qui met les utilisateurs au défi de deviner un mot de cinq lettres en six tentatives maximum, capte l'esprit du temps avec son concept simple et sa limite d'une fois par jour.
Son développeur, Josh Wardle, basé à New York, a déclaré qu'il avait été étonné par la réaction à son jeu depuis son lancement en octobre de l'année dernière.
"Depuis le lancement de Wordle, j'ai été impressionné par la réaction de tous ceux qui ont joué", écrit-il sur Twitter. "Le jeu est devenu plus grand que je ne l'avais jamais imaginé - ce qui, je suppose, n'est pas un exploit étant donné que j'ai créé le jeu pour un seul public."
Wardle (le nom du jeu est un jeu de mots sur son nom de famille) a créé le jeu pour sa petite amie, Palak Shah, qui avait développé un penchant pour les jeux de mots pour tuer le temps pendant la pandémie.
Après avoir suscité l'intérêt de ses amis et de sa famille, il a rendu le jeu public il y a un peu plus de trois mois et il compte aujourd'hui des millions d'utilisateurs à travers le monde, qui se connectent tous pour résoudre le même puzzle quotidien.
Des imitateurs dans des dizaines de langues tentent d'imiter le succès de Wordle, mais qu'est-ce qui rend ce jeu si addictif ?
"Je partage mon score avec mon frère à New York à l'heure du petit-déjeuner", raconte Anindita Ghose, auteur et journaliste à Bombay. "Il s'est plaint à moi qu'il devait rester debout bien au-delà de son heure de coucher car la nouvelle énigme ne tombe qu'à minuit".
"Nous sommes proches, mais ce partage quotidien du même puzzle de mots apporte un côté compétitif à notre équation, et l'idée d'un seul puzzle ajoute un sentiment de solidarité".
"L'échec est minime puisque la plupart des gens y arrivent en six essais, mais personne n'a besoin de perdre pour que vous gagniez."
De même, Sam Lake, un enseignant d'origine britannique vivant à Hong Kong, affirme que le jeu a "vraiment décollé" parmi ses amis.
"Des tas de gens partagent leurs scores ici tous les jours, donc il est définitivement très populaire, mais je pense aussi que c'est à 100 % la version principale en anglais à laquelle la plupart des gens jouent", dit-il.
Sam parle plusieurs langues et a essayé de jouer à différentes versions dérivées de Wordle que les développeurs du monde entier ont créées dans leur langue maternelle.
Il a essayé le jeu en suédois, mandarin et coréen, ainsi qu'en anglais, avec plus ou moins de succès.
"Si le suédois n'avait pas neuf voyelles, ce serait peut-être plus facile, et c'est une configuration assez différente avec le chinois, car il y a très peu d'options à cinq lettres et il s'agirait de deux mots", explique-t-il.
Étant donné le succès de la version anglaise, il n'est pas surprenant que les développeurs se soient adaptés en créant différentes versions pendant leur temps libre.
Au moment où nous écrivons ces lignes, une liste indique qu'il existe 222 versions du jeu dans 79 langues.
P. Sankar, un architecte logiciel de Chennai, en Inde, a inventé une version tamoule du jeu qui a entièrement supprimé la limite des six essais.
La langue compte 12 voyelles et 18 consonnes qui, une fois combinées, créent leur propre paire unique, soit plus de 200 symboles composés, ce qui rend beaucoup trop difficile de trouver la bonne réponse en six tentatives.
"Les gens m'envoient leurs scores et j'en ai vu qui ont mis jusqu'à 70 ou 80 essais", a déclaré M. Sankar à la BBC.
"J'ai initialement créé ce jeu pour ma fille de neuf ans, qui ne parle pas bien le tamoul car elle a reçu une éducation en anglais.
"Depuis, elle a passé du temps avec sa mère et sa grand-mère pour apprendre de nouveaux mots en tamoul, c'est pourquoi je considère que c'est un succès pour moi."
Sankar pensait qu'il ne recevrait pas plus de cinq ou six joueurs, mais il en voit maintenant jusqu'à 1 500 par jour.
Il travaillait sur un code alphabétique tamoul en tant que hobby depuis plusieurs années, alors quand Wordle est devenu viral, il était bien placé pour faire sa propre version.
"J'ai pu l'écrire rapidement parce que le code que j'avais déjà créé était là pour que je l'utilise, sinon cela m'aurait demandé des semaines de travail", explique-t-il.
"Quand j'ai commencé, le but était de faire quelque chose d'amusant, donc ça restera comme ça - et d'autres personnes ont aidé à soumettre des mots pour que je puisse continuer à jouer."
De même, Lau Chaak-ming, professeur adjoint en linguistique à l'Université de l'éducation de Hong Kong, disposait d'années de ressources en langue cantonaise qu'il avait développées avant de créer la version Jyutping de Wordle (en utilisant l'alphabet romain pour écrire en cantonais).
"J'ai joué à mon premier jeu de Wordle il y a environ trois semaines et je l'ai trouvé très addictif", confie-t-il à la BBC. "J'avais déjà des listes de mots pour le cantonais provenant de mes projets précédents, c'était donc un fruit à portée de main".
Il a déployé le jeu fin janvier et il a maintenant été joué plus de 100 000 fois.
"Le problème avec Jyutping, c'est qu'il n'est pas enseigné aux locuteurs natifs du cantonais, donc les Hongkongais devront apprendre un nouveau système pour jouer au jeu", ajoute-t-il.
"Je pense que c'est une variante rare de Wordle où les gens apprendront quelque chose du jeu".
Ce désir d'éduquer, partagé par Lau et Sankar, est évident dans un certain nombre de versions à travers le monde.
Un père de famille du Pays de Galles souhaitait aider ses enfants à apprendre le gallois et a donc développé un jeu pour eux, tandis qu'un développeur de logiciels de Colombie-Britannique, au Canada, a créé une version en gitxsan parallèlement à son travail avec une université pour développer une application de dictionnaire pour la langue indigène.
Mais comme le développeur anglais d'origine, Fernando Serboncini, d'origine brésilienne, était motivé uniquement par le plaisir de jouer.
"Je n'avais pas prévu de le rendre public, mais je l'ai envoyé à quelques amis et, dans l'heure qui a suivi, dix mille personnes y jouaient", raconte Serboncini.
"Ça a explosé et je n'avais aucun contrôle dessus - à la fin de la journée, il y avait plus de cent mille personnes qui jouaient".
Termo, comme sa version s'appelle, n'a cessé de croître depuis et voit maintenant au moins 400 000 joueurs quotidiens, ce qui implique de passer à des serveurs plus grands et de dépenser plus d'argent pour maintenir le jeu en fonctionnement.
"Je suis très heureux que les gens y jouent et, pour l'instant, j'ai l'intention de continuer à l'améliorer et à le faire pendant mon temps libre", déclare Fernando.
Mais pourquoi Wordle, et ses nombreux dérivés, ont-ils connu un tel succès aussi rapidement ?
Le format n'est pas nouveau, puisqu'il est similaire à Mastermind, un jeu de société créé dans les années 1970.
Et d'autres jeux basés sur les mots ont connu des pics de succès au fil des ans, notamment la populaire application basée sur le Scrabble, Words with Friends.
"C'est la nature même de Wordle", selon Fernando. "C'est un site simple et qui n'essaie pas de faire quelque chose de bizarre", dit-il.
"Je pense que cela choque les gens, car nous nous sommes tellement habitués à d'autres modes d'interaction un peu plus agressifs", poursuit-il.
"Il ne vous demande que cinq minutes d'attention, vous divertit un peu et vous laisse partir", explique-t-il.
Source: BBC News Afrique, 2.2.22
* NDLR : Le même mot anglais, rebus, existe un français (avec un accent - rébus). Le dictionnaire Larousse le définie ainsi :
nom masculin
(latin rebus, ablatif de res, chose)
1. Jeu d'esprit qui consiste à exprimer des mots ou des phrases par des lettres, des mots, des chiffres, des dessins et des signes dont la lecture phonétique révèle ce que l'on veut faire entendre.
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